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Au début du siècle, il était de coutume
que dans chaque région circulaient des personnages, de porte
en porte, sollicitant la charité au nom du partage chrétien.
On nommait ces gens « quêteux ». Leurs déplacements
seffectuaient surtout en campagne, atteignant à travers
champs et boisés les rangs voisins. De là débute
notre légende.
Par une journée ensoleillée de printemps, un fermier
travaillait à la réparation de ses clôtures,
accompagné de son cheval avec sa charrette et de son ami
fidèle de chaque jour, son chien Eddy.
Soudain, il crut entendre un bruit musical provenant de la forêt.
« Sen doute le vent » simagina-t-il. En
se rapprochant de la forêt, tout en exécutant ses travaux,
le bruit se fit entendre à nouveau. Il nota que les oreilles
de son chien sétaient dressées et que son museau
pointait en direction de la forêt; cela le convainquit que
quelque chose détrange se passait dans les bois.
Dinstinct, il sy dirigea. Plus il avançait, plus
salourdissait le son musical. Soudain, au pied dun arbre,
il découvrit un corps recouvert de vêtements déchirés
qui semblaient aussi vieux que le visage du personnage.
Sagenouillant tout près, il lappuya contre lui
pour le soulever de terre, lamena avec grande délicatesse,
le déposa dans sa charrette. Puis il pressa son cheval afin
datteindre rapidement son domicile pour étendre le
vieillard dans un lit bien propre quil réservait à
ses invités, pour le nourrir et lui prodiguer les soins nécessaires.
Quelques jours passèrent, et avec les bons bouillons de légumes
chauds et les soins prodigués, notre personnage semblait
revenir un peu à la vie.
Assez bien pour parler, il dit ceci: « Dieu vous a placé
sur ma route, fermier, je len remercie et quil vous
bénisse. Tout ce que vous coûtera pour moi nourriture
et médicaments, écrivez-le sur un bout de papier;
un jour, je vous rembourserai. » Le bon fermier lui dit: «
Vous navez pas à vous inquiéter, ce que jai
fait pour vous, je lai fait avec plaisir et jen exigerai
aucun paiement. » Le quêteux insista et dit: «
Durant le sommeil de ma maladie, jai refait toutes les routes
de mon existence, revu chaque visage qui ma été
charitable et, pour chacun deux, jai remis un cadeau
qui, sans doute, provenait du Seigneur. Car moi, vous savez, je
nai jamais rien possédé et, pour quitter cette
terre en paix, je ne le pourrai que si jai acquitté
toutes mes dettes. » Pensant quil avait des hallucinations,
le fermier ny accorda pas beaucoup dattention.
Le quêteux, fouillant à lintérieur de
ses vêtements, sortit un objet puis levant un peu la main
pour attirer lattention du fermier, il lui dit: « Cette
flûte est lobjet le plus précieux que je possède,
cest elle qui vous a conduit à moi, je vous la donne.
» Puis, les yeux pleins de larmes et la voix un peu hésitante,
il répliqua: « Jaurais une dernière faveur
à vous demander: après ma mort, enterrez-moi dans
votre boisé et recouvrez bien la fosse dun mur de pierres
afin que les animaux sauvages ne puissent creuser et dévorer
mon corps. » « Ne pensez pas à mourir »
lui répondit le brave fermier. « Pensez plutôt
à prendre des forces afin de reprendre votre route. »
Sur ces paroles, il séloigna du lit et quitta la chambre.
Le lendemain, au lever du jour, il découvrit le quêteux,
les yeux dirigés vers le ciel. Touchant à ses mains
jointes, elles étaient rigides et froides. « Cest
terminé pour ce pauvre homme » se dit-il. Se souvenant
de ses dernières volontés, il amena le corps dans
le boisé, lenterra et recouvrit le sol dun lit
de pierres; il planta un pieu et inscrivit sur une plaquette de
bois: « Personnage inconnu. Quil repose en paix! ».
Quelques mois passèrent puis arriva la saison des récoltes.
Par un matin un peu plus froid que dhabitude, le fermier entra
dans son étable et eut la désagréable surprise
de découvrir ses animaux presque tous malades, même
son cheval dont leffort était si essentiel pour laccomplissement
de ses travaux. Il fallait retourner la terre pour les labours,
entrer le bois pour se chauffer ainsi que couper et entrer la moisson;
sans lui, tout devint « péril ».
Espérant la coopération de ses voisins, il se rendit
chez eux pour obtenir de laide; peine perdue, tous avaient
grand besoin de leurs chevaux pour effectuer leurs propres travaux.
Retournant chez lui, il aperçut, près de la route,
ce qui semblait être un petit cheval naissant de couleur blonde.
Il sen approcha avec gentillesse et le cheval se laissa caresser.
« Quest-ce qui tarrive? Es-tu égaré?
Où est ton maître? »
Ne sachant trop que faire, il reprit sa route mais, à sa
grande surprise, le petit cheval le suivait. Rendu chez lui, il
faisait presque nuit. Nécoutant que son grand cur,
le fermier plaça le petit cheval dans un « enclos »
en sécurité. Il lui dit: « Demain, je vais faire
la route avec toi et je vais essayer de retrouver ton maître.
»
Le lendemain, dans le village, il commença ses recherches.
Personne ne savait à qui pouvait appartenir ce charmant petit
cheval, pas plus les villageois environnants que ses propres voisins
ne pouvaient le renseigner. Personne navait perdu ou entendu
dire que quelquun avait perdu un cheval. Il dut se résigner
à retourner chez lui et ce, toujours accompagné par
le petit cheval qui semblait peu inquiet de la situation mais, au
contraire, de bien sy plaire.
Au matin, lorsquil reprit ses travaux, le petit cheval était
non loin de lui et semblait vouloir laider; près de
la charrette, il donnait limpression de vouloir la déplacer.
Dans son obstination et par ses mouvements, le fermier, comme pour
lui faire plaisir, décida de lui faire un harnais et de latteler
à la voiture. Il fut surpris de la facilité avec laquelle
il se déplaçait, se dirigeant même vers les
champs de moisson comme pour indiquer quil voulait participer
à la récupération de cette dernière.
Il plaça, au début, de petites charges. Il constata
vite la force et la robustesse de ce petit animal qui semblait,
au premier regard, si fragile. Des charges de grains on passa aux
charges de jardinage puis à celles de bois. Il tenta même
lexpérience avec la charrue; pas de problème,
il tira cette dernière avec facilité et, qui plus
est, la fatigue ne semblait jamais latteindre.
Avec la tombée des premières neiges, il était
coutume pour monsieur le Curé de faire une visite paroissiale
chez chaque citoyen. Avec la gentillesse et lhonneur réservés
à ce dernier, le fermier laccueillit. Il lui fit part
de son inquiétude et des événements qui sétaient
produits récemment chez lui. Lhistoire du quêteux
ne surprit pas monsieur le Curé connaissant les largesses
de cur du fermier, mais la situation du petit cheval demeurait
une énigme.
À la demande du fermier, il sétait rendu bénir,
une dernière fois, le lieu de repos éternel du quêteux.
De retour dans la demeure du fermier, il enleva son chapeau pour
le placer sur une tablette et cest alors quil aperçut
une flûte. « Tu ne mavais jamais fait mention
que tu jouais de cet instrument » lui dit le Curé et,
par curiosité, déplaça la flûte avec
sa main pour lexaminer. Il y sortit un papier qui tomba par
terre. Le ramassant, le fermier mentionna ceci: « Cette flûte
est cadeau du quêteux et ce papier est une sorte de facture
puisquil voulait que je totalise la nourriture et les médicaments
que coûterait sa présence chez moi. Il mavait
dit quil me paierait pour tout, mais moi, je lui avais répondu
quil navait pas à le faire. » Le Curé
sexclama: « Ça y est maintenant. Je comprends
la présence du petit cheval. Cest le quêteux.
Il est revenu sur terre sous cette forme pour te rembourser et te
remercier davoir exaucé ses derniers vux. Maintenant,
tu dois le libérer. Brûle ce papier et viens avec moi
à létable. » Le fermier, sans trop comprendre,
sexécuta. Il jeta le papier dans le poêle à
bois. Il senflamma rapidement, puis le fermier revêtit
son manteau et se dirigea à létable avec le
Curé.
À sa grande surprise, le petit cheval nétait
plus là. « Mais où est-il passé? »
demanda-t-il au Curé. Ce dernier lui répondit: «
Il est retourné là où il nalla jamais
et, maintenant, ayant dune façon miraculeuse remboursé
sa dette envers toi, le quêteux va, pour de bon, dormir et
reposer en paix, à jamais.
Jean-Paul
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